Les femmes réfugiées pendant la Deuxième Guerre mondiale
Les femmes réfugiées pendant la Deuxième Guerre mondiale
La prison pour femmes de Sort jouera un grand rôle à partir de 1939, après le début de la Deuxième Guerre mondiale. Entre 1939 et 1944, des milliers de personnes traverseraient les Pyrénées depuis la France vers la péninsule ibérique, fuyant les persécutions nazies ou pour rejoindre l’armée alliée dans le Nord de l’Afrique ou en Angleterre. On calcule que 60 000 personnes furent arrêtées pour avoir passé la frontière clandestinement. Ces prisonniers étaient enfermés au départ dans les prisons du district judiciaire avant d’être transférés au centre d’internement établi en fonction de leur âge ou de leur nationalité.
La majorité était formée de jeunes Français qui voulaient rejoindre l’armée que le général De Gaulle avait constituée dans le nord de l’Afrique pour lutter contre les troupes de l’axe, et ceux qui fuyaient également le Service de travail obligatoire (STO) qui à partir de 1943 obligeait tous les jeunes Français en âge militaire à aller travailler en Allemagne. Le deuxième groupe en importance numérique était constitué de Juifs qui fuyaient la persécution que les nazis exerçaient contre eux en Allemagne comme dans les pays occupés. Les pilotes alliés qui avaient été abattus sur le front constituaient un autre contingent nombreux, et dans une moindre mesure, les militaires démobilisés des pays occupés par l’armée nazie (Pologne, Belgique et Pays-Bas), ainsi que leurs hommes politiques qui partaient former des gouvernements en exil en Grande-Bretagne (Pologne) ou dans leurs propres colonies (Belgique).
Les recherches préalables de Josep Calvet ont permis de constater que ce sont près de 2660 étrangers d’au moins 25 nationalités qui sont passés par la prison de Sort. Ils avaient été arrêtés par la Guardia Civil en traversant les frontières du Val d’Aran et du Pallars Sobirà. Les contingents les plus nombreux arrivaient à Alòs d’Isil et Tavascan par les chemins de montagne qui reliaient le Pallars
Sobirà au département français de l’Ariège, et dans une moindre mesure, Alins en provenance de la Principauté d’Andorre. Ces personnes étaient accusées de passage clandestin de frontières et parfois de contrebande monétaire. Elles étaient donc conduites dans un centre pénitentiaire en qualité de prévenus à la disposition du Gouverneur civil de la province de Lérida.
Parmi les détenus de Sort, on compte 161 femmes qui furent enfermées dans le petit local de la place Sant Eloi, (voir la liste annexe 1). Ces femmes étaient presque toutes d’origine juive, et provenaient d’Allemagne, d’Autriche et des pays occupés par l’armée allemande (Pologne, Allemagne, Autriche, Belgique, Pays-Bas, France…). Elles arrivaient généralement avec leurs époux et enfants pour trouver refuge en Espagne, avant leur départ de préférence vers l’Amérique (Amérique du Sud et les États-Unis), ou vers la Palestine sous mandat britannique. On soulignera que certaines annonçaient de fausses nationalités et de faux noms pour cacher le fait qu’ils étaient juifs, craignant que les autorités espagnoles ne les expulsent vers le territoire français.
Le traitement des réfugiés qui étaient transférés à Sort variait selon l’époque, en particulier pour ce qui fut des familles juives. Les représentants consulaires installés à Barcelone s’occupaient de leur protection et de leur accueil, mais en règle générale, n’étaient pas très actifs pour s’occuper des prisonniers et leur permettre de bénéficier d’une alimentation appropriée pendant leur séjour à Sort. Les démarches visant à éviter qu’ils soient transférés dans d’autres centres pénitentiaires comme Lérida, Barcelone ou au camp d’internement de Miranda de Ebro (Burgos) n’étaient pas très efficaces.
À Sort, ils étaient enfermés dans des conditions déplorables, et recevaient une nourriture tout à fait insuffisante. La nourriture fournie aux étrangers qui se trouvaient dans les prisons était à la charge de la Mairie, qui avait assigné une dotation de deux pesetas par prisonnier et qui l’imputait à différent fonds de la localité. À un autre moment, comme au début de l’année 1943, la municipalité avait recruté une cuisinière qui confectionnait un repas pour les prisonniers. Malgré tout, certains disposant d’argent, ou même de vêtements ou d’accessoires divers à échanger, parvenaient par eux-mêmes à pallier les manques. Les habitants de la place Sant Eloi furent également très solidaires avec toutes ces personnes, et furent disposés malgré la situation de misère de l’époque, à aider les plus nécessiteux.
Concernant en particulier la prison des femmes, celle-ci ne réunissait pas les conditions minimums d’habitabilité, elle n’avait ni ventilation, ni eau courante, et pas de lieu où pouvoir faire ses besoins et se laver. Les rapports que la Mairie de Sort transmit au Gouverneur civil de la province de Lérida en 1944 sont assez éloquents. En date du 4 février de cette année-là, la Mairie recueille une série d’informations sur les caractéristiques et les propriétés de la prison pour femmes:
Propriété du bâtiment : M. Agustin Muxi Monroset. Salles et pièces : Une salle.
Cellules : Aucune.
Capacité approximative de prisonnières : Deux.
Ventilation, cour : La salle est ventilée par une fenêtre. Il n’y a pas de cour. Service de cuisine : Comme pour les hommes, les repas chauds sont apportés par l’auberge, soit par une personne désignée.
Lieux d’aisance et de toilette : Aucun. Sécurité du bâtiment : Déficiente. Est susceptible
Dans un nouveau rapport daté du 19 avril est étendue la description de la prison pour femmes:
DÉPÔT MUNICIPAL DU DISTRICT POUR FEMMES
Commune : Sort. Circonscription judiciaire : Sort Nature : Terrain urbain constructible.
Dimensions surface : 14 mètres carrés. Situation : Place de San Eloy numéro 6.
Jouxte : À droite, avec Antonio Tarragona. À gauche, et à l’arrière avec Antonio Senallé.
Objet auquel est destiné le bâtiment dans le cadre des services pénitentiaires : Au dépôt municipal du district pour femmes.
Propriété du bâtiment : M. Agustín Muxí Monroset. Salles et pièces : Une salle.
Cellules : Aucune.
Capacité approximative de prisonnières : Deux.
Ventilation, cour : La salle est ventilée par une fenêtre. Il n’y a pas de cour. Lieux d’aisance et de toilette : Aucun.
Est susceptible d’agrandissement : Non.
Malgré cette précarité, il est avéré qu’au moins jusqu’à la fin de l’année 1942, des femmes étrangères y ont été enfermées. Comme le rappelait Henri Birnbaum (Berlin, 1921 – Barcelone, 2004), arrivé à Sort le 26 novembre 1942, dans un convoi d’une centaine de prisonniers au Pallars Sobirà, après avoir traversé clandestinement la frontière depuis le territoire français. Lui passera la nuit debout, par manque d’espace dans la prison pour hommes « Je me souviens encore que la prison de Sort était une pièce carrée, sans fenêtres, avec des toilettes, ou plutôt un lieu où nous faisions nos besoins, à la vue de tous » alors que les « femmes de mon groupe n’avaient pas été enfermées dans ce dépôt, et passèrent la nuit dans un espace minuscule situé à côté de la prison ».
Les premières ayant fui la Deuxième Guerre mondiale et enfermées à la prison de Sort furent la Néerlandaise Bloome Weening et ses filles Hélène et Lizzy. Son mari Salomon fut envoyé à la prison pour hommes. La famille Weening vivait à Anvers d’où ils s’enfuient en 1940, pour se réfugier à Montréjeau (Haute-Garonne, France). En mai 1942, ils furent transportés à Aulus-les-Bains (Ariège) où le gouvernement de Vichy regroupait, dans le cadre d’un régime de liberté surveillée, près de 600 Juifs. Le 13 novembre, deux jours après l’occupation de la France de Vichy par l’armée nazie, ils s’enfuirent pour l’Espagne.

Le 16 novembre, les Weening arrivent à Sort. De Sort, ils purent se rendre à Vigo d’où grâce à la médiation de l’ambassade des Pays-Bas, ils purent partir pour la Jamaïque le 19 janvier 1943. Ils se rendirent plus tard au Canada, où Salomon s’engagera dans les troupes néerlandaises de l’armée canadienne, et fut envoyé en Angleterre participant, avec le grade de sergent, aux combats en terres européennes. En janvier 1945, il est blessé puis après avoir été opéré, il reste invalide. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la famille s’installe à New-York (États-Unis).

Le 9 décembre, arrivèrent Laure Henlé et son fils Claude âgé de 8 mois. Hans Henlé, le mari de Laure et père de Claude, était enfermé pour sa part à la prison pour hommes. La famille avait été arrêtée à Tavascan où ils étaient arrivés en provenance d’Aulus-les-Bains, après s’être efforcés de parcourir un long chemin avec l’aide de Jeanne Rogalle, une jeune femme d’Aulus-les-Bains, qui les avaient guidés jusqu’à la frontière avec l’Espagne. Dans ce groupe se trouvait également Meta Weiler, la mère de Laure, qui avait eu un accident lors de la descente vers Tavascan. Secourue par la Guardia Civil, elle arriverait à Sort deux jours plus tard. Les Henlé venaient de Belgique, et s’étaient réfugiés dans le sud de la France pour fuir les persécutions nazies. Claude était né à Saint-Gaudens (Haute-Garonne). Hans fut envoyé au camp d’internement de Miranda de Ebro, alors que les deux femmes et l’enfant purent se rendre à Madrid.

En mars 1944, quelques mois après la libération de Hans, la famille part pour Lisbonne, où ils embarquent sur le cargo à vapeur Serpa Pinto qui les emmènera à Philadelphie (États-Unis). Ils se rendent plus tard au Canada, pays pour lequel ils avaient obtenu un visa d’entrée 45. Les Henlé resteront au Canada toute leur vie. À l’heure actuelle, Claude est un heureux retraité qui réside dans la ville de Montréal. En 2002, il est retourné à Aulus-les-Bains pour retrouver soixante ans plus tard Jeanne Rogalle, la personne qui avait sauvé sa famille. Le gouvernement israélien remettra à Jeanne Rogalle (Aulus-les-Bains, 1921-2015) le titre de Juste parmi les Nations, qui reconnaît les non-juifs ayant permis à des Juifs de fuir l’Holocauste. Le gouvernement français lui remettra, quant à lui, l’une de ses plus hautes distinctions, la Légion d’honneur.

Le même jour que les Henlé, arrivait la Polonaise Henna Moskowitz (1909) qui avait été arrêtée à Tavascan, avec son mari Szija (1903). Le 14, ils partiraient de Sort, Szija fut mené au camp d’internement de Miranda de Ebro, pendant que Henna partait pour Madrid. Après la libération de Szija, le couple parvient à rejoindre l’Angleterre en février 1943.
Les sœurs autrichiennes Sara (1903) et Nechama Melzer (1923) arrivent à la prison pour femmes de Sort le 11 décembre 1942, après avoir été arrêtées à Tavascan. Des années avant, elles avaient fui l’Autriche en raison de l’antisémitisme croissant qui régnait dans le pays depuis l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie dès l’année 1938. Elles se réfugièrent à Bruxelles, où elles travaillaient comme secrétaires et traductrices. Après l’occupation de la Belgique par l’armée allemande, elles se réfugient en France, et s’installent dans le département de la Haute-Garonne.

© Guillaume Ané.
Elles y sont arrêtées et menées au camp de prisonniers de Gurs. Elles vivront plus tard à Luchon, à Salies-du-Salat et à Bruguières (Haute-Garonne) jusqu’en avril 1942, elles sont assignées à résidence dans le petit village d’Aulus-les-Bains. Après la rafle de la gendarmerie fin août 1942, elles se réfugient dans une cabane en forêt jusqu’au 10 décembre de cette année-là, avec l’aide d’un guide, elles prennent la direction du Pallars Sobirà. Quelques heures après leur départ, elles sont arrêtées par la Guardia Civil de Tavascan, et menées à Sort. Après leur départ de Sort, elles se rendent à Madrid, et sont logées à l’hôtel Mora, situé sur la Promenade du Prado jusqu’au 25 janvier 1944, lorsqu’elles embarquent sur le cargo Nyassa, vers la Palestine sous mandat britannique.
L’Allemande Mathilde Arendt-Arnetti (1904) et sa fille Danielle âgée de 3 ans y sont enfermées le 11 décembre aussi, après avoir été arrêtées la veille à Tavascan. Le mari, Edgard (1902) est pour sa part enfermé à la prison pour hommes. Edgard avait été envoyé auparavant au camp d’internement de Gurs. La famille avait également été assignée à résidence à Aulus-les-Bains. À leur départ de Sort, Edgard fut mené au camp d’internement de Miranda de Ebro, sa femme et sa fille resteraient à Madrid sous les auspices de l’organisme de charité juif American Jewish Joint Distribution Committee jusqu’en mai 1943, où ils partiraient vers le Portugal, puis de là aux États-Unis, où ils s’établiraient définitivement. Les sœurs d’origine polonaise Itta (1922) et Dora (1924) Strykowska arrivaient également d’Aulus-les-Bains. Après leur départ de Sort, elles partent à Madrid, on ignore quand elles ont quitté l’Espagne ensuite.

Le 19 décembre, les Belges Elisa Bovy et sa fille Jeanne Petré sont enfermées. La famille -les deux femmes, Florent le père et René le deuxième fils- avait fui la Belgique le 10 mai 1940 après l’occupation allemande du pays, et s’était installée à Bagnères de Luchon (Haute-Garonne). Bien que n’étant pas juifs, le 11 novembre 1942, date de l’occupation allemande de la France libre, ils décident de passer en Espagne en traversant le col du Portillon. Ils sont arrêtés à Bossòst et conduits à la caserne de la police de Les pour être livrés aux Allemands au poste frontière de Pònt de Rei. Heureusement, les soldats allemands ne comprenaient pas l’espagnol, et le commissaire ne parlait pas lui-même l’allemand, ils furent donc renvoyés à Les, où durant quelques semaines ils vécurent dans une auberge grâce à une petite réserve de pièces d’or qui leur avait déjà servi à survivre sans travailler pendant deux ans. Après avoir abandonné Sort, ils partirent à Madrid, et plus tard au Portugal, d’où ils parvinrent à se rendre au Congo belge. À la fin de la guerre, ils retournèrent en Belgique. Elisa mourra en 1985, Jeanne, historienne de l’art et archéologue avait trouvé la mort, quant à elle, dans un accident de la route en 1960.
Perla Kapelman y est enfermée le 23 décembre 1942. Née le 20 mai 1922 en Pologne, ses parents émigrent en France et s’installent à Paris. Le père était maroquinier et vivait rue de Meaux dans le 19ème arrondissement de la capitale française. Lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale, le père se porte volontaire et entre dans l’armée française. Après la capitulation et la signature de l’armistice franco-allemand, la famille est bloquée à Paris. Les 16 et 17 juillet 1942, a lieu la rafle la plus importante menée contre les Juifs en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, connue sous le nom de « Rafle du Vel d’hiv ». Elle porte ce nom, parce que de nombreuses personnes arrêtées furent retenues, en premier lieu, dans le vélodrome situé dans le 15e arrondissement de Paris. Au total, ce sont 12 884 Juifs, 4051 enfants, 5802 femmes et 3031 hommes qui furent arrêtés. Les conditions de leur détention furent particulièrement dramatiques, les familles étant séparées, nombre d’entre elles ne purent jamais se retrouver. Après avoir été arrêtés, les prisonniers avaient été menés aux camps de Drancy, de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers, avant d’être déportés dans des camps d’extermination dans l’Est de l’Europe.
Le nuit du 15 au 16, Perla dormait chez une voisine, raison pour laquelle elle put échapper à la rafle. Quand elle revint chez elle, l’appartement était vide et sa famille avait été arrêtée. Quelques jours plus tard, Perla s’enfuit de Paris et passa en zone libre, alors sous l’administration du Maréchal Pétain. En novembre 1942, après l’occupation de la France libre par l’armée allemande, elle décide de fuir la France. Avec un ami belge, et avec l’aide d’un guide, elle traversera les Pyrénées et rejoindre le Val d’Aran. Elle y fut arrêtée et emprisonnée à Vielha, et quelques jours plus tard envoyée à Sort où elle arrive le 23 décembre et où elle passera la nuit dans la prison pour femmes. Le lendemain elle fut conduite à Lérida, puis à Barcelone. À Barcelone, elle restera sous la protection de l’American Joint jusqu’à ce que le 18 janvier 1944, elle fasse partie de la première expédition de réfugiés juifs à traverser la Méditerranée de la Péninsule ibérique jusqu’en Palestine sous mandat britannique. Après huit jours de traversée, elle atteint le port d’Haïfa.
Avec Perla Kapelman, arrive à Sort, Hélène Luftig née à Grybow (Pologne) en 1922. Sa famille vivait à Anvers (Belgique) lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale. Elle y détenait un commerce de fourrure. Quelques mois plus tard, elle s’installe en France. Le père fut arrêté et mourra en déportation au camp d’Auschwitz. Hélène décide de fuir en Espagne. Elle le fait depuis Luchon, accompagnée d’un groupe d’aviateurs alliés. Arrêtée à Bossòst, elle passera par la prison de Vielha, et est transférée plus tard à Sort. De Sort elle est envoyée à Lérida, puis à Barcelone, où elle va vivre sous les auspices de l’American Joint. Des mois plus tard, elle repart au Val d’Aran, pour se marier avec Josep Nart Subirà (Vielha, 1906-1991), gardien de la prison de Vielha, qu’elle avait connu pendant son séjour à la prison aranaise. La nouvelle de ce mariage traversera les frontières de l’Aran, et l’écho en arriverait à Sort, comme le rappelait des années plus tard Madame Paquita Farré Betriu de l’Hôtel Pessets. Il semble qu’Hélène collaborait avec Nart, et avait exercé des fonctions d’interprète avec les étrangers qui pendant ces mois étaient emprisonnés à Vielha. Hélène abandonne le Val d’Aran, et en 1946 repart pendant quelques temps en Belgique, puis part vivre en Israël jusqu’à ce qu’elle s’installe définitivement à Barcelone, ville dans laquelle elle mourra en 2010.

Le 23 décembre, les Ukrainiennes, mère et fille, Ester Goldman (1906) et Irène Goldman (1930) sont emprisonnées, pendant que le père est enfermé à la prison pour hommes. La famille vivait en France où Lezjer était photographe de métier. De Sort, ils partent pour Barcelone sous la protection de l’American Joint, jusqu’à ce que deux ans plus tard, le 15 mars, ils parviennent à émigrer au Canada. Ils partiront de Lisbonne avec le cargo à vapeur Serpa Pinto qui les mènera à Philadelphie, ils s’installeront ensuite à Toronto. La famille Wittekind, arrivée à Sort en provenance du Val d’Aran, le 23 décembre 1942 également, (Arthur, Rosa et Edgard) s’installera également au Canada.
À cette date, arrivent à la prison, Dora Kanner née à Vienne (Autriche) le 25 mai 1923, et son fils Henri Alex âgé de sept mois, destinés à Sort et conduits depuis Vielha avec son mari Joseph (Czehova, Pologne, 1908). Henri Alex était né à Luchon après que ses parents s’étaient réfugiés dans cette ville du sud de la France. Le jour de Noël, la famille fut conduite à Lérida. Joseph sera détenu dans la prison habilitée au Vieux Séminaire. Ce qui conduisit Dora à se présenter au siège du Gouvernement civil pour s’informer de la situation dans laquelle se trouvait son mari. Alberto Poveda, le fonctionnaire chargé des affaires des réfugiés, l’accueillit et des années plus tard, se rappelait encore ce moment « elle est arrivée pauvrement vêtue, avec un bébé dans les bras, enveloppé dans un grand châle de laine. (…). Elle était abattue, et ne parvenait pas à comprendre ce qu’elle devait faire et quel serait son destin ». Heureusement, Joseph fut libéré et la famille put s’installer à Barcelone jusqu’à ce qu’au mois de mars, elle obtienne un visa pour le Canada. Ils fixeraient leur résidence à Montréal. Henri Alex étudiera l’interprétation, et deviendra un acteur et un metteur en scène reconnu. Sous le nom d’Alexis Kanner, il participera à des films comme Reach For Glory (1962), Les Aventures amoureuses de Moll Flanders (1965), Crossplot (1969) avec Roger Moore ou Chambres communicantes (1970) avec Bette Davis et Michael Redgrave. Dans son dernier film La Mort des trois soleils (1988), il raconte la vie d’Isaac Asimov. Il fut également très connu pour son apparition dans la série télé The Prisoner. Dora Kanner mourra à Toronto en 1995, et Henri Alex à Londres en 2003.

Cette situation changera en 1943, lorsque la représentation de l’American Jewesh Joint Distribution Committee commencera à s’occuper efficacement des Juifs qui arrivaient clandestinement en Catalogne. Grâce aux démarches de l’American Joint, les réfugiés juifs purent éviter leur internement dans les prisons de Sort, et purent être logés dans un établissement hôtelier de la ville. À cette époque, Sort comptait plusieurs hôtels et maisons d’hôtes, tous situés dans la rue principale le carrer Major. La Fonda Martí Cases, également connue sous le nom de Casa Feliçó, propriété de Martí Cases. La Fonda Burrella, propriété de Bonaventura Cotonat mais qui après le décès de son propriétaire, serait gérée par son épouse, Teresa Blasi Roquet. L’Hostal Toni, qui appartenait à Josep Arnau Llisé et l’Hôtel Pessets, dirigé par Josep Farré Rafel.
Il existe des preuves documentaires de la relation entre Samuel Sequerra, représentant de l’American Joint à Barcelone, avec au moins, les propriétaires de l’Hôtel Pessets et la Fonda Martí Cases.


À la Fonda Martí Cases, on trouve des traces du séjour en mai 1944 de la jeune Juive Fanny Gewürz, qui avait écrit une lettre de Sort à sa sœur, qui résidait en Palestine. Les sœurs nées dans la ville allemande de Karlsruhe s’étaient séparées cinq ans auparavant à Strasbourg. Rachel avait réussi à obtenir des visas pour émigrer à l’époque en Palestine sous mandat britannique, alors que Fanny était restée cachée dans différents endroits en France, jusqu’à ce qu’elle passe en Espagne. Ce document – la lettre ne fut pas délivrée à sa destinataire, et fut renvoyée aux propriétaires de l’auberge – a permis de reconstituer la fuite de France de Fanny, qui avait intégré une expédition de 62 personnes, et permit également de reconstruire l’histoire de la famille Gewürz à travers la Pologne, l’Allemagne, la France, l’Espagne et Israël.

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la prison continuera à accueillir de manière ponctuelle des détenues pour de petits délits contre la propriété, motivés par les difficultés économiques, et les pénuries des premières années du franquisme.
En 1952, le budget pour entretenir les prisons de Sort était de 15 232,71 pesetas, qui était apporté par tous les villages du district judiciaire en fonction de la collecte de leur contribution urbaine, foncière et industrielle. Sort, par exemple, contribuait, à hauteur de 950 pesetas, Alins de 840, la Torre de Capdella de 800 et Llavorsí de 740. L’officier de justice Losada percevait 1500 pesetas par mois plus une paie extraordinaire de 200 pesetas le 18 juillet et le 25 décembre. Le loyer payé à la mairie était de 365 pesetas, et Agustí Muxí percevait 70 pesetas pour le bâtiment de la prison pour femmes.
En 1966, le district judiciaire de Sort fut supprimé, ce qui entraînera la fermeture immédiate des deux prisons. La prison pour hommes devint propriété de la commune, et fut utilisée comme entrepôt, la prison pour femmes quant à elle, serait rendue à son propriétaire.
